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Laure



Difficile de ne pas s'intéresser à l'histoire de Laure Manaudou, un intérêt qui nous fait sortir bien malgré nous de notre posture décentrée puisqu'il nous incite à formuler des hypothèses, et que toute hypothèse sur la vie de l'autre est une histoire que nous mettons en scène à son sujet.
Il n'empêche que l'effondrement de la championne passionne les foules, une partie de notre fascination pour les stars comportant l'espoir secret de les voir trébucher et s'effondrer, tels les gladiateurs de jadis promis à une mort spectaculaire.

Alors soyons un mauvais praticien narratif centré et formulons avec délices des hypothèses illégitimes. Quelle peut être l'histoire dominante d'une jeune femme qui a dû nager ces dernières années 15 kms par jour sous les ordres d'une espèce d'adjudant en jogging couvert de chaînes et de piercings ? Ou plus exactement : le fait de refuser l'entraînement, d'arrêter de suer sang et eau, l'abandon de cette ambition d'être la femme la plus rapide du monde dans la flotte, le désir de tomber amoureuse, de vivre une vie comme tout le monde (avec le bord tranchant que lorsqu'on vit comme tout le monde, on nage comme tout le monde, c'est-à-dire pas très vite) le refus donc de la vie de super championne, est-ce l'aspiration à une histoire alternative (Laure quitte la natation et ouvre un bar-tabac au Canet) ou bien au contraire le retour ricanant d'une autre histoire dont le statut de super-championne aurait constitué une version alternative ?

Et c'est là qu'on se rend compte que notre art narratif condamne par construction toute tentative d'interprétation, ce qui exclut tout article ou ouvrage de pratique narrative sur Sarko, ou sur Carla, alors qu'il y en a des rayons entiers commis pas des psychanalystes, praticiens centrés et amateurs de sunlights s'il en fut, tous plus intelligents les uns que les autres, mais désespérément à côté de la plaque, utilisant les gens célèbres comme prétexte pour raconter, par une métonymie pathétique qui n'a rien à envier aux chasseurs d'autographes ou aux lecteurs de "Gala", leur propre petite histoire.

Je voulais faire cela pour Laure et avoir moi aussi, comme un psychanalyste médiatique, mon petit tour de manège sous les flonflons de l'interprétation la plus subtile, la plus fine, la plus astucieuse ("Super-Championne, sois la meilleure du monde", comme histoire dominante, ça avait de la gueule, non ?) mais la pratique de la narrative a réorganisé le système d'exploitation de mon cerveau et je me rends compte que je n'y arrive plus.

Pierre Blanc-Sahnoun,
septembre 2008