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Médiat-Coaching

 

Extension du domaine de la manipulation : de l’entreprise à la vie privée


En cliquant sur ce lien vous aurez également l'Avis de Nicolas Koreicho sur cette façon de traiter le sujet 

Si l'auteure de ce livre souhaite répondre, nous lui laisserons évidemment un espace pour cela !

Fiche de lecture et point de vue d'Anne de Beer, sociologue


Qu’une philosophe se penche sur le discours du management contemporain pour y découvrir ce qui se cache derrière les termes tels que l’épanouissement personnel par le travail, le développement de soi par l’excellence, et comment ce discours s’articule avec le zéro défaut, le flux tendu, les marges et plus largement la crise financière, les scandales des parapluies dorés, d’Enron, EADS… et plus graves encore les suicides sur les lieux de travail, apparaît au départ comme une idée prometteuse. Celle-ci n’est pas totalement nouvelle. Depuis une quinzaine d’années plusieurs ouvrages de qualité ont abordé cette thématique , plus encore le 8e colloque Les Nouvelles Pratiques Philosophiques qui s’est tenu à l’Unesco en novembre 2008 a consacré une rencontre intitulée Philosopher en entreprise : Quelles méthodes pour quels apports spécifiques ? Il a réuni des philosophes de 7 pays. Il existe une pratique du philosophe en entreprise, porteur d’une recherche de sens, qui a influencé et influence encore le management. Michela Marzano, auteure de Extension du domaine de la manipulation : de l’entreprise à la vie privée annonce vouloir analyser en philosophe le discours du management contemporain. Elle s’intéresse plus précisément, comme son titre l’indique, à la « manipulation » exercée par ce discours, porteur d’une intention totalisante qui s’étendrait au domaine privé et à la politique.
La politique de tout temps a utilisé la manipulation pour arriver à ses fins. Il ne paraît pas constituer une extension nouvelle du champ de la manipulation. Je laisserai donc de côté cette partie de l’ouvrage qui n’ouvre pas de perspective originale ou nouvelle.


L’auteure, philosophe donc de formation et chargée de recherches au CNRS
(Centre national pour la recherche scientifique), se présente à la note 43 de son introduction comme « une étrangère ayant choisie la France, la patrie de Montaigne, Descartes et Rousseau ». L’ouvrage se veut savant, authentique et sérieux. Il comporte 172 références bibliographiques et 324 notes, situées en fin de volume, par chapitre. L’auteure appelle à sa rescousse les philosophes de tous les temps pour étayer sa démonstration, d’Aristote à Hannah Arendt, de Socrate à Kant, Heidegger, Hegel en passant par Freud, Kant, Platon Foucault, Hans Jonas, Max Weber… Or cette analyse philosophique renouvelle-t-elle l’approche managériale ou la critique du management contemporain ? Ouvre-t-elle une perspective d’avenir constructive ? Qu’apporte la dénonciation de la manipulation présente tout au long de l’ouvrage ? La plus grande porosité entre la vie professionnelle et la vie personnelle et l’envahissement du domaine privé par les technologies notamment mobiles qui permettent de réquisitionner les salariés 24h/24 n’ont-ils pas déjà été pointés du doigt ? Longuement analysés et critiqués ?

Pour ce qui est du domaine de la manipulation, une fois n’est pas coutume nous ferons appel aux travaux de deux psychosociologues, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois auteurs d’un livre bien renommé, paru en 1987 et maintes fois réédité depuis, intitulé Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens . Ce livre a enchanté, et continue, des milliers de lecteurs qui l’ont dévoré avec plaisir. Dès l’abord les auteurs précisent qu’il n’existe « que deux façons efficaces d’obtenir de quelqu’un qu’il fasse ce qu’on voudrait le voir faire : l’exercice du pouvoir (ou des rapports de force) et la manipulation. La manipulation étant alors l’ultime recours dont disposent ceux qui sont dépourvus de pouvoir ou de moyen de pression. » Plus loin ils décrivent le cas d’un formateur qui « avouait deux arguments pour vendre ses stages de formation au commandement ou à l’animation de groupes de travail. Aux contremaîtres, il proposait d’acquérir un mode de commandement plus humain et plus adapté aux motivations nouvelles des travailleurs, plus responsabilisant et jouant la carte de l’autonomie. Tout autre était son discours à l’égard des dirigeants. À ces derniers, il proposait un mode de gestion du potentiel humain dont il pouvait garantir qu’il ne modifierait pas pour l’essentiel le comportement des subalternes mais qui présentait l’avantage de donner aux gens le sentiment d’avoir eux-mêmes décidé de ce qu’ils font. » Voilà qui est clairement posé.

Michela Marzano semble découvrir que le discours actuel du management, non seulement veut manipuler les salariés en vue de l’intérêt économique (la rentabilité), mais par ce moyen les manipule jusque dans leur vie privée. Son ouvrage est un long réquisitoire répétitif mettant au pilori ces discours et par suite toute la politique des entreprises dans un style rapide, utilisant un vocabulaire non distancé et souvent outrancier.

Après un rappel, chapitre 1, de l’histoire du management : Naissance d’une idéologie, l’auteure passe en revue Taylor, Ford et Toyota et aborde les « ressources humaines et leur gestion ». Las ceux qui avaient pensé qu’introduire la dimension humaine dans l’entreprise était un progrès au regard des conditions de travail antérieures. En annonçant que le mieux-être des salariés participe à la rentabilité de l’entreprise, le manager les manipule (et les exploite) plus encore, en leur faisant croire que le travail participe à leur épanouissement personnel. Ainsi la manipulation étend son domaine à celui de la sphère privée. Chercher l’épanouissement dans son travail ? Voilà l’erreur. Vaut-il mieux traiter les salariés sans tenir compte de qui ils sont, de leur contexte ?

Dans le chapitre 2 sont abordés les « paradoxes du nouveau management », dont le langage serait « extrêmement trouble ». Ce discours insisterait sur le fait que chacun est responsable de son existence et doit s’impliquer à fond dans son travail, où il se réalise pleinement dans une liberté totale. Et en même temps il lui faut intégrer les contraintes de l’entreprise : chiffre d’affaires, excellence et zéro défaut. Dans ces conditions de quelle liberté et de quel épanouissement parle-t-on ? s’interroge-t-elle. Ces paradoxes, ces contradictions mettent en effet en tension les salariés des entreprises, créent un mal être qui les conduit parfois à consulter et dont les sociologues d’entreprises dénoncent abondamment les méfaits.

Le chapitre 3 : La querelle des valeurs, éthique des affaires ou business de l’éthique ? Ici l’auteure analyse en philosophe la charte éthique de Danone selon quatre axes : l’employabilité, la performance managériale, l’adaptabilité et la responsabilité sociale de l’entreprise. Ces axes volent en éclat sous le regard perçant de Michela Marzano. L’employabilité se limiterait à la remplaçabilité puisque en rien les salariés des entreprises ne sont protégés contre les licenciements ou les délocalisations. L’amélioration de la performance managériale véhiculerait « le paradoxe qui consiste à identifier les besoins de l’entreprise et le développement personnel de l’individu », faisant croire que « les aspirations individuelles de ses salariés ne peuvent que coïncider avec le profit de l’entreprise ». L’adaptabilité se situe dans une contradiction avec la demande d’implication faite aux salariés. « La responsabilité ne va pas de pair avec l’adaptation [qui] demande une attention aux mutations plutôt qu’aux tâches dont on a la charge. C’est là le propre de l’habile, du manipulateur, voire du salaud. » Nous sommes nourris en France aux fables de La Fontaine, où Le chêne et le roseau oppose la rigidité à la souplesse. Le proverbe chinois « les sages s’adaptent aux circonstances comme l’eau épouse les contours du pichet » n’est pas en reste sur le fondement de ces qualités qui ne sont pas exclusives à l’Occident. En biologie, l’adaptation reste un des moyens de la survie. Comment nier que l’adaptation est une qualité et non un enfer ? Dernier axe de la charte de Danone, la responsabilité sociale et la notion d’entreprise citoyenne. « Comment expliquer l’engouement qui entoure aujourd’hui le concept de responsabilité sociale ? » s’interroge Michela Marzano. Par ce moyen, répond-elle, les entreprises se prémunissent contre les mouvements sociaux, s’assurent les bonnes grâces des salariés, des consommateurs et des pouvoirs publics. L’éthique paye, et se vend bien déclare-t-elle. Chacun comprend que mettre l’éthique au pilori, serait un mal plus qu’un bien. Tant mieux si les entreprise se veulent vertueuses. Pour ces qualités, ne vaut-il pas mieux aspirer à les mettre en prtique, avec les faiblesses qu’on imagine, plutôt que de déclarer tout de go qu’on va se conduire en malfrats ?

Le chapitre 4 touche à un sujet douloureux et s’intitule Du bon usage du management : De la manipulation perverse au suicide. Le management, et les techniques qu’il utilise, n’échappe pas à la règle des techniques, elles sont ce que les hommes en font. Les années récentes trop riches en faillites frauduleuses, succès financiers scandaleux, parapluies dorés, et plus malheureusement encore les suicides sur les lieux mêmes des entreprises ont donné corps à de telles virulentes critiques. Mais les ouvrages sont nombreux à avoir alerté l’opinion. La notion d’harcèlement moral est désormais acceptée, et peut être portée devant les tribunaux. Faut-il pour autant rapprocher, elle s’en défend mais ne peut s’empêcher de le mentionner, nazisme et entreprise ?

Enfin le chapitre 5 où figurent de nombreuses répétitions des chapitres précédents aborde le thème Manipulation et politique, que nous laissons de côté. Le sixième et dernier chapitre s’attaque au coaching, avec des coups, directs et sans appel. Mais peut-être trouve-t-on là l’origine de ce pamphlet idéologiquement très marqué ? En effet au CNRS, auquel appartient l’auteure, « parmi les formations proposées aux directeurs de laboratoires figure désormais la formation ‘‘conduire et animer des réunions efficaces’’ » où « l’accent est mis sur les 4 fonctions majeures de l’animateur : dynamiser, réguler, clarifier et détendre » afin de « convaincre, expliquer, faire adhérer, responsabiliser ». Voilà sans doute d’où vient sa franche aversion pour les techniques contemporaines de management. Il existerait une impossibilité existentielle à voir de telles formations en opposition avec le métier de chercheur. Un péché majeur que la direction du CNRS a osé proposer. Quelle audace et quelle perversion.
Le but de l’entreprise est de gagner de l’argent et de réussir économiquement. Cette réussite est le garant du paiement des salaires qui sont versés. Le discours managérial de l’entreprise veut sans aucun doute mobiliser les salariés, les faire adhérer à ses objectifs, notamment de rentabilité. De là à y voir une volonté d’asservissement et de mise en esclavage, de manipulation, avec par trois fois une référence au nazisme, Michela Marzano va trop loin, elle se fait le procureur idéologique des acteurs économiques. Pourtant c’est grâce à la richesse créée par les entreprises que des organismes publics de recherche, sans regard sur ce qui est découvert ou produit, sont financés. Trop de parti pris nuit à la critique.

Anne de Beer
Sociologue conseil
anndebeer41@gmail.com